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ROBERT de ROQUEBRUNE
 
 
 
 

Testament DE 

Mon ENFANCE
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

FIDES (1958)

English Translation

Robert de Roquebrune a écrit TESTAMENT DE MON ENFANCE . Robert de Roquebrune parle de l'époque où son père lui racontait l'histoire de ses ancêtres. Bien qu’on ait l’impression que Robert de Roquebrune était un jeune garçon dans ce récit il n’avait pas encore un an lorsque sa famille laisse le manoir de l’Assomption. Le titre peut donc tromper le lecteur. Vous pouvez lire les douze premières pages de la deuxième parti de ce roman, intitulée Les années oubliées
  Ce que Robert de Roquebrune avance dans le texte et qui est peu probable a été mis en caractère rouge.
Je conseille aux lecteurs d'imprimer l'article au lieu de le lire à l'écran.

Les années oubliées 

LE PROCHE cousinage de mon père et de ma mère faisait que les ancêtres de l'un étaient ceux de l'autre. Ainsi traditions et passé les touchaient tous deux de manière identique. De sorte que la famille avait pour nous un sens vivant et toujours actuel. On entendait parler de gens qui avaient vécu cent ans avant nous, qui étaient morts depuis cinquante ans et dont la présence était encore sensible. Mon père disait que Charles avait longtemps souffert d'une blessure reçue à la chasse, que René-Ovide n'avait pas été heureux avec sa seconde femme, et je savais qu'il s'agissait d'un arrière-grand-père ou d'un grand-oncle. Ces vieux parents venaient ainsi se mêler à nous et finissaient par nous être familiers. L'habitude qu'avait mon père de les nommer par leurs prénoms ne me gênait nullement car j'avais appris à m'y reconnaître dans les Charles, les René, les Michel et les Louis, les uns étant des Roquebrune, les autres des Hertel et des Salaberry.

Mon père et ma mère vivaient dans le passé. Ils en regrettaient beaucoup de choses. Cet état d'esprit avait créé autour de nous une sorte de barrière. L'époque où j'étais né me parut longtemps indigne d'intérêt. Seul le passé avait de la couleur et de la beauté. Toutes les aventures me semblaient être mortes avec l'ère où je vivais. L'existence d'autrefois avait été remplie d'un charme étrange, me semblait-il. Mais l'humanité avait subitement perdu toute joie et toute beauté. Un affreux sortilège avait depouillé les hommes du romanesque. J'étais né dans un univers où il ne se passait plus rien et cela m'ennuyait. Mon imagination était tout entière tournée vers le temps où la vie avait été intense, alertée, pleine d'aventures curieuses, d'amours passionnées, d'hommes et de femmes aimables, bizarres et charmants.

Toutes les familles ont un passé mais la plupart des gens ignorent l'histoire de leurs ancêtres. L'oubli le plus profond recouvre la vie de ces hommes et de ces femmes. Les petits-fils ne savent rien de leur grand-père. Ils ont peut-être les traits de l'un de ces ascendants mystérieux, le caractère d'un autre, des éléments qui composaient ces êtres disparus revivent dans un garçon, sur le beau visage d'une jeune fille. Mais la mort et l'oubli ont effacé toutes les traces.

Chez nous, le passé avait gardé une vivante réalité. Mon père savait beaucoup de choses d'autrefois, connaissait l'histoire de sa famille et nous la racontait volontiers. Cela ennuyait assez, je crois, mes frères et soeurs, mais j'y prenais plaisir. Ces récits pleins de drames et d'aventures me passionnaient. Il est des familles a qui il n'est rien arrivé pendant des siècles. Ce sont des familles bien ennuyeuses. Je trouvais la nôtre amusante car elle était peuplée de personnages qui avaient vécu comme des héros de romans.

Le nom de la famille de mon père est La Roque de Roquebrune, celui de la famille de ma mère Irumberry de Salaberry. Originaires de Gascogne, les Roquebrune ont tous été des soldats. Basques, les Salaberry étaient des marins. Sous Louis XIV, un régiment s'est appelé le régiment de La Roque. Il avait pour colonel un de nos parents appelé La Roque de Saint-Chamarand. Sous Louis XV les quatre amiraux de Ponant et Levant étaient La Rochefoucauld d'Amville, Broglie, Court de La Bruère et Salaberry de Benneville. « C'est grâce à son cousin La Roque de Saint-Chamarand, disait mon père, que notre premier ancêtre canadien put se tirer de la mauvaise affaire où il s'était mis en se battant en duel avec Hauterive. Et c'est son cousin l'amiral qui aida le premier Salaberry canadien dans sa carrière de marin. Autrefois, il était bon d'avoir des parentés.

« Les anciens Français portaient plusieurs noms, noms de terres, parfois des noms de familles dont ils descendaient par les femmes. Cette mode était suivie au Canada. Les Joybert s'appelaient aussi Marson et Soulanges, les Rigaud se nommaient également Vaudreuil et Cavagnal, les Boucher se sont appelés Boucherville, Montizambert, Niverville, La Broquerie, La Perrière, Grandpré. On s'imagine aujourd'hui que c'est par manie nobiliaire que les Français portaient tant de noms, ce qui est tout ignoter d'autrefois. C'était par individualisme que les membres d'une même famille ne se nommaient pas tous du mêrne nom. On reconnaissait la maison au patronyme, mais on y ajoutait un surnom pour chaque individu. » Cette habitude avait persisté au dernier siècle. Mon père portait le nom de Hertel qui était le patronyme de sa mère. Les Hertel sont des Normands et ils sont illustres dans l'histoire du Canada à cause de François de Hertel et de son fils Hertel de Rouville. Le premier attaqua la Nouvelle-Angleterre en 1690 sous le comte de Frontenac, le second l'attaqua en 1708 sous le marquis de Vaudreuil. Ils battirent terriblement les Anglais. L'historien américain Parkman a raconté ces batailles féroces, ces luttes de frontières, et a dit que les Hertel étaient d'affreux soudards. Mais le P. de Charlevoix, dans son Histoire, a écrit qu'ils furent les héros de 1a Nouvelle-France.

L'histoire du Canada a été pour moi un récit que l'on me faisait le soir, près de la lampe, ce fut un conte. Et ce grand passé devenait vivant à travers les paroles de mon père.

Je l'écoutais parler et les mots qu'il prononçait devenaient des hommes et des femmes de jadis, leurs figures et leurs exploits, leurs amours, les dangers qu'ils couraient, leur mort tragique.

« Toutes les familles sont anciennes, disait-il, et les Durand ou les Martin datent d'aussi loin que les Montmorency et les Rohan. L'histoire des Durand et des Martin serait fort intéressant à connaître. Malheureusement, ils ne laissent rien d'eux et leur histoire ne pourra jamais être faite. Michelet qui voulait faire l'histoire du peuple français n'y est pas arrivé, car c'est toujours l'histoire des grands hommes que racontent les historiens et jamais celle du peuple. Ce que l'on trouve dans Michelet, c'est Jeanne d'Arc et Robespierre et non pas le peuple à l'époque de la guerre de Cent ans ou de la Révolution.»

Il avait des idées très personnelles en histoire et ce sujet avait la vertu d'exciter sa verve. Il avait lu tant de paperasses! Ces généalogies, commissions d'officiers, lettres contenues dans trois gros cartons verts constituaient une histoire de sa famille qui se greffait dans son souvenir sur des traditions héritées de ses parent. « Ce n'étaient nullement des gens importants que ces La Roque et ces Roquebrune, disait-il, mais seulement de bons soldats cornme tous les Gascons. Ils n'étaient pas riches et les seigneurie de La Roque et de Roquebrune pour lesquelles Bernard de La Roque rendit foi et hommage au comte d'Armagnac en 1409 n'étaient que des champs qu'ils labourèrent souvent de leurs mains. Les Gascons étaient fiers et gueux. Ils se qualifiaient comtes barons, portaient des cascades de noms, prouvaient leur noblesse sur parchemins authentiques devant l'intendant de leur province mais ils portaient des habits râpés, mariaient leurs filles à des paysans et envoyaient leurs fils servir le roi dans les régiments qui appartenaient à des colonels grands seigneurs. Sous l'ancien régime, les régiments étaient la propriété de leurs colonels. Le régiment de La Roque qui appartenait à La Roque de Saint-Chamarand avait été payé au roi. Car le roi de France vendait comme un gros commerçant. Les charges «anoblissantes», les régiments et les postes de Fermiers généraux étaient marchandise royale. Les La Roque de Saint-Chamarand riches, avaient pu offrir un régiment à leur aîné. Ils tiraient cette fortune de leur descendance des Peyronnenc. Philibert de Roquebrune fut lieutenant dans le régiment de son cousin. Il était fils d'une Marcilly et petit-fils d'une Couillaud-Hauteclair. On ne sait plus aujourd'hui ce que c'est que les Marcilly et les Couillaud, mais au XVIIe siecle c'étaient des gens puissants en Orléanais et en Angoumois. Roquebrune portait en surnom ce nom de Couillaud, celui de sa grand-mère et qui l'apparentait à la magistrature dont étaient ces Couillaud de Hauteclair. Ce jeune lieutenant avait de l'ambition et voulait faire sa carrière dans le monde en se poussant par des cousinages. Mais il eut son duel avec Hauterive et cela changea tout ».

Mon père fumait sa pipe en parlant. Et ces vieilles chroniques de famille restent pour moi parfumées de l'odeur du tabac canadien qu'il grillait dans son petit brûle- gueule noir. Le passé semblait flotter un instant sous les poutres de la salle à manger et s'évaporer doucement avec la fumée bleuâtre. J'y voyais de vagues formes, des figures se dessiner fugitivement et disparaître. Pour retrouver nom, une date, il allait parfois prendre un des cartons verts dans le secrétaire du salon, l'ouvrait sur la table, en sortait des lettres, des commissions, des brevets. Et me montrant la signature royale, le Louis élégant et décoratif qui terminait le texte: « Tu vois, disait-il, tu vois, c'est signé par le roi. »,

« On n'a jamais su exactement qui était Hauterive avec qui Roquebrune eut un duel ni la raison de leur querelle. Mais la plus grande sottise que pouvait commettre un jeune officier sous Louis XIV était d'avoir un duel, car les édits étaient sévères. S'il y avait mort d'homme, le survivant était poursuivi pour homicide et susceptible d'avoir la tête « cassée » Roquebrune fut protegé par La Roque de Saint-Chamarand.

«Il avait quitté alors le régiment de La Roque et s'était engagé dans les mousquetaires noirs. Comme les mousquetaires faisaient partie de la Maison du roi, on était obligé aux preuves de noblesse pour y entrer. Roquebrune « prouva ». Nos idées démocratiques nous font trouver ridicules ces formalités d'autrefois. Elles avaient leur logique, pourtant et un sens très simple. Personne n'était obligé alors de faire le service militaire sauf ceux qui prétendaient à la noblesse et qui aimaient ce metier. Car c'était un métier comme les autres que l'état militaire. Le roi ne forçait ni les bourgeois, ni les marchands, ni les paysans à être soldats. L'était qui voulait. Quant aux nobles, c'était un devoir absolu. Car, si les nobles ne payaient pas l'impôt d'argent, ils payaient l'impôt du sang.»

Mon père allait chercher dans le secrétaire la généalogie. C'était quatre pages d'un papier jauni ou l'encre des noms et des dates était tournée au roux. « En somme, disait-il, c'etait modeste que tout cela. Les Roquebrune ne pouvaient prétendre qu'à être fort anciens, mais sans nulle illustration. Avant ce Bernard de La Roque et sa Foi et Hommage de 1409, il n'y a rien. Ils semblent avoir été très fiers d'une alliance avec une Esparbès au XVIe siècle et surtout de cette Couillaud dont ils tinrent, pendant deux ou trois générations à porter le nom. Il y a aussi une Ferrabouc dont les armoiries étaient « un bouc passant sur une terrasse d'argent,. Mais qu'était-ce que les Ferrabouc ? Les « armes » étaient des sortes de rébus qui servaient de marque aux familles comme leurs surnoms. Quant aux Roquebrune, leur écu chargé du sautoir et de « la roque maçonnée de sable », écartelé de trois étoiles signifiait qu'ils étaient çadets puisqu'ils écartelaient. Ces termes-là étaient clairs, et les signes héraldiques que l'on appelait des meubles étaient des symboles. Dans trois cents ans, nos arrière-neveux ne comprendront pas mieux le temps où nous vivons que nous comprenons aujourd'hui nos pères. Et nos moeurs, nos manies, nos habitudes leur paraîtront aussi bizarres que nous semblent à nous celles des gens du XVIIe siècle.

« Sa carrière aux mousquetaires, brisée par son stupide duel Roquebrune fut présenté par La Roque de Saint-Chamarand au marquis de Chastelard-Sallières et entra dans Carignan-Sallières. Le prince de Carignan avait été colonel de ce régiment qui avait conservé le nom de l'altesse ducale. Philibert de Roquebrune fut versé dans la compagnie de Contrecoeur, fit la campagne contre les Turcs et en 1665, s'embarqua à La Rochelle avec son régiment pour le Canada. Après s'être battu contre les Turcs, Carignan-Sallières allait se battre contre les Iroquois. Le marquis de Tracy était alors vice-roi de la Nouvelle-France. C'était un vieux capitaine picard, bon stratège et qui conduisit bien sa campagne iroquoise. Vaincus par les troupes de Carignan-Sallières, les sauvages firent la paix. C'est alors que le roi offrit aux officiers et soldats de Carignan de rester dans la colonie.

« Les plus jeunes acceptèrent. Roquebrune avait trente ans. Cadet de branche cadette, il n'était assuré en France que de traîner le sabre de garnison en garnison, et de terminer ses jours capitaine et demi-solde. Son père, Bernard de La Roque, était mort. Le château de La Roque, en Gascogne, la terre de Roquebrune appartenaient à la branche aînée. Il ne pouvait rien y prétendre que l'honneur du nom, comme on parlait alors. La plupart des officies et soldats de Carignan étaient dans ce cas. Saint-Ours, Contrecoeur Sorel, Verchères, Gautier de Varennes décidèrent de rester. Saint-Ours avait un château en Dauphiné mais en ruine, Varennes avait des terres en Anjou mais grevées d'hypothèques, Contrecoeur avait eu un procès qui l'avait depouillé de tout. Ces soldats pouvaient espérer une vie meilleure au Canada que dans le royaume. Il restèrent. Le gouverneur leur donnait, au nom du roi, des seigneuries au bord du Saint-Laurent, sur l'île de Montréal, sur le Richelieu. Seigneuries ! Le mot était plus beau que la chose. Au bout de vingt ans de séjour sur sa seigneurie, Eschaillon de Saint-Ours labourait de ses mains avec ses fils et ses filles sa concession. » Il fouillait dans le carton vert, en sortait un papier, c'était un acte notarial. «Greffe Basset ! En 1667, le Canada était encore un pays sauvage peuplé de dix mille Français. Montréal était une petite ville de bois entourée de palissades, les maisons « d'habitants » étaient des forteresses, les Canadiens labouraient leurs terres le fusil accroché à leur charrue. Le massacre de 1690 par les Iroquois dit assez ce que les colons avaient encore à craindre. Mais il y avait des notaires dans chaque petite agglomération. Et cet acte signé du tabellion Bénigne Basset, daté de Montréal le 24 septembre 1667, déclare que « Roquebrune, de la compagnie de Contrecoeur , possède un arpent sur l'île de Montréal, de la concession de Urbain Boudreau. Les officiers et soldats de Carignan étaient devenus des colons. Il n'y a pas une famille canadienne de nos jours qui n'ait eu un ancêtre dans le glorieux régiment.

« Ils épousaient des jeunes filles de la colonie, les filles des compagnons de M. de Maisonneuve le fondateur de Montréal. Et comme il n'y avait pas assez de femmes pour tous ces soldats le roi en envoyait de France par les navires marchands. Elles arrivaient à Québec sous la conduite d'une dame de la colonie appelée Mme Bourdon, parfois d'une religieuse. C'étaient des filles d'officiers pauvres. Le roi leur donnait une dot. Les jeunes colon allaient chez le gouverneur à Ouébec, lequel donnait de petite fêtes au château Saint-Louis pour permettre aux jeunes gens de faire connaissance. quinze jours après l'arrivée des navires de jeunes filles, toutes étaient mariées. On partait en canot d'écorce de la rade de Québec pour rejoindre sa concession « en bas de Québec » ou dans le gouvernement des Trois-Rivières et de Montréal. Chaque canot portait un jeune couple qui venait d'être uni par Mgr l'évêque. L'avenir de bien des familles canadienne fut dans ces canots d'écorce qui voguaient sur le grand fleuve. « Philibert de Roquebrune n'alla pas chercher une femme à Québec car il la trouva à Montréal, dans la maison d'un habitant. Il se nommait Jacques de La Porte de Saint-Georges, possédait un concession au lieu dit de Sainte-Marie et était un des plus riche colons de l"île. En Berry, la terre de Saint-Georges a été possession des La Porte depuis le XVe siècle. Jacques de La Porte avait quitté le calme Berry pour se faire « habitant » de l'île de Montréal. C'était une aventure singulière. An milieu du fleuve immense, la grande île et sa montagne formaient un paysage bien différent de la terre berrichonne. Ces Français qui vinrent fonder la colonie devaient être des âmes tourmentées par le désir de l'évasion, quelque secret besoin de changement. Le Canada exerçait un attrait sur certains hommes. La propagande des Jésuites, celle de la pieuse Mme de Bullion s'étaient répandues dans les milieux dévots. Des familles s'embarquèrent pour le Canada afin d'y vivre l'existence des premiers chrétiens. On croyait la vertu plus accessible dans la colonie et le ciel plus facile à gagner. Chomedey de Maisonneuve, Lambert Closse, Marguerite Bourgeoys, Mme d'Ailleboust et un grand nombre des premiers habitants de Montréal furent des mystiques et des illuminés. La Porte de Saint Georges avait quitté la France pour sauver son âme au Canada.» Il avait des fils et des filles. La famille vivait dans la maison fortifiée de Sainte-Marie, dans la campagne, non loin des rempart de Montréal. La Roque de Roquebrune vivait dans sa maison fortifiée de Saint-Martin, près du fleuve. Le jeune officier-colon avait pour voisins des habitants nommés Elie Baujon et Jacques Brias dit le Soldat. Sans doute les voyait-il en compagnons de travail, pour les soutenir ou en recevoir de l'aide en cas d'attaque des Indiens. Cela arrivait parfois. Le canon du fort de Montréal donnait l'alarme des que des « sauvages » étaient signalés su l'île. Tout le monde rentrait vivement, quittait le travail de champs on refermait la porte de la palissade et on se mettait au guet derrière les meurtrières. Mais on ne vivait pas toujours en alerte. Les habitants de l'île ne connurent que certaines périodes très dangereuses où les Iroquois venaient les attaquer. L'année 1690 fut la plus tragique. En temps de paix, les Montréalais constituaient une petite société. Les Français sont toujours sociables. Sous toutes les latitudes, un groupe de Français organise 1a vie de façon humaine. C'est la race qui le veut ainsi, la profonde civilisation française. Au Canada, il y eut tout de suite une «société». L'île de Montréal avec sa petite ville fortifiée, ses « habitations » entourées de palissades de pieux, ses terres labourées, ses jardins et ses vergers, était un monde, un petit monde plein de courage, d'élégance, de politesse formaliste et de discipline militaire. Le gouveneur de l'île, que ce fut M. Boisberthelot de Beaucours, le chevalier de Callières ou M. Le Moyne de Longueuil recevait, donnait des dîners. Le dimanche, la grand-messe à 1a « paroisse » était très courue. Les Messieurs de Saint-Sulpice étaient le clergé de l'île et ces sulpiciens étaient des gens de bonne compagnie. Le supérieur, M. Dollier de Casson, avait été officier du maréchal de Turenne avant d'être prêtre. Le gouverneur général de la colonie, le comte de Frontenac ou le marquis de Denonville, venait de Québec chaque année passer quelques semaines à Montréal. C'était la grande saison. On allait aux bals du gouverneur. Le dimanche, l'église des sulpiciens était bondée car tout le monde voulait voir M. le gouverneur général occuper son prie-Dieu dans le choeur. L'église des Récollets était aussi très fréquentée à cause des beaux sermons du P. Olivier Goyer qui tonnait contre les pécheurs. Car il y avait des scandales, des galanteries qui faisaient beaucoup jaser. Le chevalier de Callières et Mme de Ramezay occupaient la chronique. Mlle de Belestre intentait un procès devant le Conseil souverain à Pierre d'Iberville pour le forcer à reconnaître l'enfant qu'elle avait de lui. Les Canadiens étaient un peuple héroique et passionné. Les femmes savaient se battre et faire l'amour. Madeleine de Verchères défendit avec un soldat et ses deux petits frères le fort de sa famille attaqué par les Iroquois Mme de Drucour tira le canon de Louisbourg sur les Anglais. Angélique Desmeloizes, Marguerite de Martigny, Mme de Beaubassin furent les maîtresses de l'intendant Bigot, du chevalier de Lévis et du marquis de Montcalm. On avait le sang vif et chaud au Canada. »

Il rêvait un instant, serrant dans ses doigts sa pipe éteinte « Roquebrune allait beaucoup chez les Saint-Georges. En hiver il chaussait ses raquettes et courait sur la neige jusqu'à Sainte Marie. On passait la soirée près du feu. M. de La Porte parlait de France, évoquait le Berry. Roquebrune racontait ses campagnes la bataille du Gothard, sa vie aux mousquetaires, au régiment de La Roque. Il avait vu le roi à Versailles. Les jeunes filles l'écoutaient avec ravissement. Elles etaient nées à Montréal, n'avaient jamais vu la France. L'officier français était plein de prestige emportait leur imagination. Et la nuit, elles devaient penser à lui. Suzanne-Catherine de Saint-Georges l'avait pris en grande affection. Elle sautait sur ses genoux pour l'écouter parler. Cela n'avait pas d'importance car elle n'avait que treize ans. Mme de La Porte n'y voyait aucun inconvénient. Elle comptait bien qu'il allait un jour lui demander une de ses filles en mariage. Il le fit et c'est Suzanne qu'il voulut pour femme.

« Elle avait des yeux de violette, de longs cheveux soyeux, une bouche un peu grande. Dans sa longue robe grise a col blanc, elle était déjà une petite femme, vive et gracieuse. Cette fleur de Montréal avait enivré ce soldat. Il avait toujours vécu dans les casernes, au camp, au milieu d'hommes rudes, des chevaux, des armes. Il s'était pris de passion pour cette fillette. Au Canada cela n'était nullement extraordinaire. Les filles s'y mariaient à quinze ans par ordre du roi, les garçons à dix-huit.

« La Roque de Roquebrune voulait être marié par Mgr de Montmorency-Laval. Il vénérait l'évêque de la colonie qui était un saint. C'est pourquoi ils s'embarquèrent tous en canot, au pied du courant: M. et Mme de Saint-Georges, leurs fils et filles dans l'un, Roquebrune, dans l'autre avec Elie Baujon et Jacques Brias dit le Soldat. Ils allaient à Québec. On ne s'y rendait que par fleuve car il n'y avait pas encore de route à travers les forêts. Les grands canots d'écorce couraient sur les vagues. Pour descendre à Ouébec, on allait vite. Le voyage durait quatre ou cinq jour. On emportait des vivres et des fusils. Dans la capitale, on serait reçu au château Saint-Louis. Le gouverneur général avait invité tout le monde. Mgr de Montmorency bénit le mariage du jeune officier et de la petite fille. L'évêque était grand, vieux, chauve, usé par la sainteté. Il portait des ornements offerts jadis par la reine Anne d'Autriche, par la duchesse d'Aiguillon qui avaient protégé les missions du Canada. Le retour à Montréal fut lent. Remonter le courant était difficile. On s'arrêtait la nuit pour dormir sur une grève, à l'abri d'une tente. Un homme demeurait à veiller, faisait les cent pas, accompagné d'un chien, lequel grondait au moindre bruit. Mais c'était le vent qui remuait doucement les herbes, une branche, des feuilles.

« Un soir, on fut en vue de Montréal. La lune montait dans le ciel. La grande île dessinait au loin les lignes de la montagne au-dessus des eaux calmes du Saint-Laurent. Dans son canot, Roquebrune ne tenait plus son aviron. Sa femme-enfant s'était réfugié dans ses bras. Il la serrait contre son coeur. Elle s'était endormie et il ne remuait plus par crainte de l'eveiller. A l'avant et à l'arrière de l'embarcation, Elie Baujon et Jacques Brias dit le Soldat pagayaient en chantant à demi-voix. L'autre canot suivait. Le rythme voix accompagnait les avirons. Les Canadiens chantaient toujours en canot car cela aidait à la manoeuvre. Quand ils abordèrent au pied du fort de Montreal, l'enfant dormait encore. Alors laissant ses compagnons, Roquebrune mit pied à terre, tenant toujours son léger fardeau. Et, à travers champs, par des sentiers qu'il connaissait pour les avoir suivis souvent, il s'en alla vers sa maison, portant sa femme qui dormait sur son épaule. »

J'écoutais toujours ce récit avec plaisir. J'y trouvais une volupté bizarre. Le roman de mon aieul et de sa femme-enfant me plaisait par sa tendresse. Quand mon père s'arrêtait de parler, il me semblait qu'il était arrivé au seuil de cette maison, dans la campagne montréalaise, où notre premier ancêtre canadien avait pénétré, le soir de ses noces, en serrant sur sa poitrine une petite fille endormie. Mais le récit n'allait pas plus avant. « Que veux-tu que je te dise ? Ils furent heureux. Le Canada était un pays où tout le monde était heureux. L'abondance régnait. L'argent était inconnu. Il n'y avait même pas de monnaie dans la colonie. Mais cela ne dura pas. Les temps idylliques de Montréal prirent fin. Les Canadiens s'étaient mis à faire la traite des fourrures avec les Indiens. C'est ce que fit Louis de Roquebrune, le fils de l'officier et de Suzanne de Saint-Georges. Il avait épousé une Sabourin et avec son cousin le chevalier de Tonty, marié egalement à une Sabourin, il allait dans « les pays d'en haut ». Tonty, que l'on appelait aussi Tonty Desliettes parce qu'il portait le nom de sa grand-mère, était le fils du commandant du fort Pontchartrain sur un des grands lacs. Il était neveu du fameux Tonty Bras-de-Fer. C'était une race d'aventuriers, compagnons de Cavelier de La Salle, constructeurs de forts. Roquebrune partait en canot avec Tonty, allait sur le Mississipi, jusqu'en Louisiane, revenait au bout de deux ans retrouver sa femme qui vivait sur une seigneurie du lac des Deux-Montagnes. Il avait là son manoir et, très âgé, il y mourut un jour en laissant une fortune à son fils »

Posant sa pipe sur le bord de la table, mon père prenait un brevet d'officier dans le carton vert. « C'est la commission de lieutenant au régiment de Berry pour Louis La Roque de Roquebrune. On se nommait beaucoup Louis alors à cause du roi. Il était fils de celui qui avait tant couru les fleuves d'Amérique avec Tonty. Ce brevet est de 1759 et signé de son colonel M. de Trivio. Et le 13 septembre 1759, Roquebrune se battait sur les plaines d'Abraham avec ses camarades des régiments de Berry, de Guyenne, de La Sarre, de Languedoc et de La Colonie sous le commandement du marquis de Montcalm. Le résultat de cette bataille de Quebec, tu le connais. Montcalm tué, les troupes françaises battues après une lutte héroïque la capitale du Canada prise par les Anglais. Parmi ces Anglais, le régiment de highlanders écossais, commandé par lord Lovett, avait peut-être décidé de la journée. Une compagnie entièrement composée de McDonald s'était longtemps battue contre Berry. Roquebrune, qui était bon tireur comme tous les Canadiens, avait descendu plus d'un McDonald. Eh bien ! ces souvenirs-là n'empèchèrent pas son fils d'épouser en 1781 la fille du capitaine Daniel McDonald. Et le fils de l'Ecossaise, je l'ai connu, car c'était mon grand-père et il n'est mort qu'en 1859

. « Il se nommait Charles, car sa mère Geneviève McDonald avait gardé la vénération des jacobites pour le prince Charles Stuart. Ces gens d'autrefois avaient ainsi de longues fidélités à un souverain, à une famille royale, à un héros parfois. C'est parce qu'il révérait le roi-martyr Louis XVI et le héros de la guerre de 1812, le général sir Isaac Brock, que mon grand-père appela son fils Louis-Isaac. « Dans une lignée, le type humain se modifie tout à coup la race de la mère vient se substituer à celle des ancêtres mâles. Mais il arrive que l'atavisme joue à la seconde génération et qu'un homme se met à avoir les traits de ses pères, reprend le masque de la famille. C'est ce qui est arrivé chez nous. Charles de Roquebrune était un homme de six pieds blond. Il ressemblait aux McDonald, c'etait un Ecossais. Mais son fils Louis fut un garçon brun, de taille moyenne, aux cheveux noir bleu. C'était un Gascon. » Ces propos, je les ai entendus par bribes. Mon Père y revenait parfois, y ajoutait un trait, précisait une circonstance. Il tenait tout cela de son grand-père, de sorte que cette chronique orale m'arrivait de loin, comme si chaque génération me racontait son histoire.

« Entre Charles et Louis, il y avait aussi une grande difference de caractère. A son père royaliste pour qui Louis XVI était un saint, qui aimait les Anglais et admirait sir Isaac Brock, Louis opposait des idées bien révolutionnaires. Admirateur de la Révolution française, il avait fait de Napoléon son héros. De là, des conflits entre les deux hommes. Mais c'est en 1837 lors de la Rébellion des Canadiens contre les Anglais, que leur antagonisme devint tragique. Car ils se trouvèrent du côté opposé de la barricade. A cause de sa mère écossaise, Charles de Roquebrune parlait bien l'anglais, ce qui le servit dans ses affaires. Il avait de nombreux amis parmi eux. Il fut aidé par ces circonstances car il fit une belle fortune. Les Canadiens avaient été ruinés par la conquête, par la guerre de Sept ans. Il n'y avait jamais eu beaucoup de numéraire dans la colonie, et l'intendant du roi faisait circuler une sorte de papier qui s'appelait la monnaie de carte. C'étaient des billets remboursables par le souverain. Après 1765, ce papier fut racheté à vil prix aux Canadiens par les Anglais qui le revendirent à Louis XV. Seigneur et habitants du Canada perdirent des millions dans cette opération. »

Il lançait un nuage bleuâtre vers le plafond. La fumée s'étirait s'effilochait, après être demeurée un instant suspendue sur nos têtes. « Au XVIIIe siècle, les Canadiens avaient gagné de l'argent avec leur castor et leur bois. Toute l'Europe portait des chapeaux de castor qui venaient de la Nouvelle-France. Les navires français avaient tous du bois canadien dans leur coque et leur gréement. De 1700 à la Conquête, nous fûmes les fournisseurs des chapeliers de Paris et des chantiers maritimes. Et le tricorne que le maréchal de Saxe portait à la bataille de Fontenoy, le grand mât du navire du comte de La Gallissonnière à Port-Mahon provenaient peut-être de nos seigneuries. Après le traité de Paris qui nous céda aux Anglais ce fut la ruine au Canada. Certaines familles possédaient des terres, des seigneuries, qui ne rapportaient plus rien. Beaucoup les vendirent aux Anglais. Les Roquebrune, ruinés comme tout le monde, gardèrent les leurs. Si bien qu'en 1800, Charles n'avait pas le sou, mais était seigneur d'immenses terres non défrichées dans l'Ontario. Son instinct des affaires, il le tenait du clan McDonald car cela n'est pas gascon. Comme les Canadiens de ce temps, il était à peu près illettré mais il savait compter. Associé à un Ecossais, il bâtit un moulin sur son domaine de l'Ontario qui se nommait Roqueville. Au bout de quelques années, il était devenu un gros exportateur de bois en Angleterre. Entreprenant et imaginatif comme toul les hommes d'affaires, il ouvrit des magasins dans la province de Québec et en Ontario. Il construisit un village autour de son manoir de Roqueville, éleva une petite église dont le curé fut l'abbé Saya. En 1816, il fit son premier voyage en Angleterre. En Ecosse, il alla voir des McDonald, lord Coldwell qui étaient ses cousins. Il vit Paris, le roi Louis XVIII. Les Bourbons étaient restés de « la maison royale » pour les Canadiens. Par esprit de tradition, il se rendit en Gascogne. La branche aînée habitait toujours le château de La Roque. Il y vit «: la famille ». Elle était représentée par un vieux gentilhomme qui le reçut avec beaucoup de courtoisie, lui raconta ses souvenirs de l'armée de Condé en lui offrant de l'excellent armagnac et le fit dormir dans une chambre qui avait été celle de Philibert de Roquebrune deux cents ans auparavant.»

.... Le chapitre Les Années Oubliées se continue 

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